Un peu de tout et de tout un peu

Un peu de tout et de tout un peu

Le cadeau du ciel

 

 

À peine Claire a-t-elle fait quelques pas sur le trottoir qu’elle ressent  une présence derrière elle.  Cette situation dure déjà depuis plusieurs jours.  La toute première fois, elle doit bien avouer qu’elle a eu peur.  Au risque de tomber, elle avait pressé le pas à défaut de pouvoir courir.  Avec l’arthrose qui lui bloque les genoux, elle ne saurait plus courir. Mais en s’apercevant qu’elle était suivie, l’inquiétude lui avait donné assez de force pour accélérer son allure.

- Vous êtes bien essoufflée, lui dit son amie Hélène lorsqu’elle l’avait rejointe à l’église.

- Oui, j’avais peur d’être en retard. Et puis, j’ai eu l’impression qu’on me suivait.

- Pourquoi ne voulez-vous pas que j’aille vous chercher en voiture ? Je vous l’ai déjà proposé plusieurs fois.

- Je ne veux pas vous déranger. J’habite à peine à un quart d’heure de l’église et le médecin m’a recommandé de marcher pour entretenir mes articulations. 

Hélène hausse les épaules, elle sait que Claire est obstinée et ne changera pas d’avis. Il faut dire que Claire se méfie un peu de monter en voiture avec Hélène au volant. Son amie conduit de manière dangereuse.  Amie est d’ailleurs un grand mot, les deux femmes peinent à s’entendre et même s’agacent l’une l’autre. 

-  Voyons ce que le curé nous a apporté aujourd’hui, dit Claire pour détourner la conversation. 

Depuis quelques mois, Claire et Hélène sont toutes les deux chargées de la décoration florale de l’église, une activité qui plaît à Claire qui a toujours aimé les fleurs et adoré  composer des bouquets pour orner sa maison.  Hélas, depuis le décès de son mari, l’achat de fleurs est rentré dans la case « superflu » de son budget. La maigre pension qui lui est allouée par l’état ne lui permet plus de s’offrir ces bijoux de la nature. À regret, Claire a dû déménager dans un appartement sans balcon et sans jardin.  C’est donc un vrai bonheur pour elle de pouvoir manipuler les fleurs, d’admirer leurs couleurs, de s’enivrer de leur parfum. Et si elle va régulièrement à la messe, c’est pour le plaisir d’admirer le résultat de son travail.  Un jour, elle avait regretté à voix haute en terminant son montage floral que les fleurs soient périssables comme le chantait Brel. Le curé l’avait entendue. Depuis lors, il photographiait ses compositions et, sous prétexte de lui éviter de se répéter dans ses créations, lui offrait une photo souvenir de chacune de ses œuvres. Images que Claire  conserve dans un album qu’elle aime feuilleter le soir comme elle le ferait d’un recueil de poésies. Et d'ailleurs, les fleurs ne sont-elles pas de la poésie pure  ? Cet album est devenu son livre de chevet qui la détend et l’aide à passer des nuits paisibles. Elle a essayé de reproduire ces bouquets à l’aquarelle. Mais le résultat n’étant pas à la hauteur de ses espérances, elle en a déduit qu’elle  était moins douée en peinture qu’en art floral. Elle y a donc renoncé, non sans une pointe de regret. 

Claire se demande comment le curé a pu confier à  Hélène le soin de la décoration florale de l’église. Non seulement Hélène n’y connaît rien en fleurs qu’elle a tendance à confondre, mais elle n’a aucun talent pour assembler les couleurs.  Alors, elles ont choisi un modus vivendi qui leur permet de travailler en équipe. Claire décide de la composition et Hélène est l’exécutante qui coupe et effeuille les branches et pique les fleurs dans le support de mousse. 

Claire trouve qu’Hélène est un peu trop grenouille de bénitier et prend pour parole d’Évangile tout ce que raconte le curé au cours de ses sermons.  D’ailleurs, ces deux paroissiennes évitent soigneusement de parler religion entre elles. Chaque fois qu’elles l’ont fait, ça a évolué en dispute. Et quand elles sont fâchées l’une avec l’autre, leurs bouquets sont moins beaux et tiennent moins longtemps. 

Quand elles sortent de l’église, Hélène réitère son invitation de covoiturage, et Claire répète son refus. Elle tient à sa petite promenade solitaire.  Sur le chemin, toutefois, elle se retourne plusieurs fois pour voir si on la suit.  Elle ne voit rien. Curieusement, elle est déçue.

 

Je crois que je lui ai fait peur tout à l’heure.  J’ai préféré ne pas la suivre. J’étais sur la place devant l’église, caché derrière une voiture. Elle ne m’a pas vu. 

La première fois que je l’ai rencontrée, elle se promenait sur le chemin au bord de la rivière. Elle n’était d’ailleurs pas seule ce jour-là.  Au bout d’une laisse, elle tenait un beagle, qui ne devait plus être très jeune, car il se traînait un peu.  Aucun des deux n’a fait attention à moi. J’ai l’habitude, je sais me faire discret depuis que je suis dans la ville.  La vieille dame  était plongée dans ses pensées, fixant la rivière.  Au cours des jours suivants, elle est revenue de manière régulière.  Elle s’arrêtait pour regarder les canards qui s’enfuyaient du rivage et plongeaient dans l’eau à cause du beagle. Ces oiseaux sont bêtes. Le vieux beagle aurait été bien incapable de les suivre, mais elle lui a quand même lancé un bref : « Assis, Beau ». Son chien s’appelle donc Beau. J’aimerais savoir comment elle s’appelle.   Je les ai suivis de loin pour voir où ils habitaient.  Je les ai vus rentrer dans un petit immeuble tout neuf construit dans un lotissement non loin de la rivière.   Pendant quelques semaines, je les ai aperçus tous les jours faire la même promenade.  Et puis soudain, Beau et sa maîtresse ont disparu du paysage.  Je suis allé souvent la guetter du côté de son immeuble. Un jour je l’ai vue sortir, elle n’avait plus son chien. Et elle se rendait à l’église, en haut de la ville. Je l’ai suivie de loin. C’est facile de ne pas la perdre, elle ne marche pas très vite. Je me demande ce qu’est devenu Beau ? Il avait l’air âgé. Peut-être ne sait-il plus marcher ? À moins qu’il ne soit mort ? Ce serait triste pour elle.

Les jours passent, il fait de plus en plus froid  à traîner dans les rues. La nuit, je m'abrite sous les ponts ou sous un porche ou l'autre, avec d'autres compagnons d'infortune qui parfois partagent leur nourriture avec moi.  Mais j'ai aussi été agressé par d'autres. Je n'insiste pas.  Pour manger, je n’hésite pas à fouiller les poubelles. Mais je dois le faire la nuit quand les rues sont désertes, parce que l'on me chasse plus souvent qu'on ne m'offre de l'aide. .  La journée, j’erre à travers  les rues de la ville, en essayant d’être le plus discret possible. Je n’ai pas envie que l’on me ramène dans un centre d’accueil.  Je ne supportais plus les conditions d'existence du centre qui m'hébergeait et j'en ai fugué un soir.  Je m'étais caché dans un camion de livraison pendant que le chauffeur discutait avec un membre du personnel. Le camion a roulé assez longtemps et lorsque la nuit est tombée, j'ai sauté du camion en marche, profitant d'une fente dans la bâche. J'ai dormi sous un buisson et puis j'ai marché assez longtemps avant d'arriver dans la ville.

La vieille dame est à nouveau sortie de chez elle pour se rendre à l’église. Je la suis de loin, d’ailleurs elle ne marche pas très vite et elle passe toujours par le même chemin. Moi je prends des chemins détournés pour aller jusqu'à ce grand bâtiment où personne n'habite et où peu de personnes se rendent.  Lorsque j'arrive devant le porche, la porte est entrouverte et j'en profite pour me glisser discrètement à l'intérieur. Ca me permet d'éviter le froid et surtout de ne pas attiser la faim qui me tenaille l'estomac avec toutes les odeurs de nourriture dont les effluves envahissent l'atmosphère de la place. Un petit village de cabanons en bois a été installé sur la place devant l'église. Un marché de Noël qu'ils appellent ça. Ca sent le saucisson, le boudin grillé, le fromage, la friture et puis aussi la vanille et la cannelle des gaufres chaudes. Il fera bon fouiller les poubelles cette nuit. J'ai été tenté de voler un saucisson, mais ce n'était pas possible avec autant de monde autour de moi.  Avec la pénombre qui règne dans l'église, je me glisse derrière une des étranges armoires dont aujourd'hui d'ailleurs la demi-porte est entrouverte. J'en profite pour m'y introduire discrètement. Les deux femmes sont trop occupées pour faire attention à moi.

 

- Vous avez entendu le bruit, demande Claire à Hélène.

Mais Hélène a encore oublié son appareil auditif, par coquetterie sans doute, car elle a fait un chignon et avec ses cheveux relevés, la prothèse auditive est beaucoup trop visible.  Elle déclare n'avoir rien entendu.  Claire regarde autour d'elle, ne voit rien de spécial, sauf la porte qui sépare le porche de la nef qui est entrouverte. Sans doute quelqu'un a-t-il voulu entrer et puis s'est ravisé. Elle va la refermer, l'église n'est pas chauffée, inutile de la refroidir davantage.

Aujourd'hui le curé leur a livré des branches de sapin, du houx avec des boules d'un rouge flamboyant, du gui dont les fruits nacrés sont beaux comme des perles et puis des poinsettias, dont les feuilles se transforment en étoile écarlate.  C'est la veille de Noël. Les deux femmes ont pour mission de décorer non seulement l'autel, mais aussi la crèche dans laquelle les santons de taille presque réelle sont déjà installés, sauf l'Enfant Jésus qui n'y arrivera qu'à la messe de minuit.  Et cette année, cette messe de réveillon aura bien lieu à minuit pour leur église.  Le curé qui a plusieurs paroisses à desservir ne peut être partout à la fois et il a organisé une tournante entre les différentes églises.

Claire se souvient des messes de minuit de son enfance, quand les églises étaient encore pleines et que les gens arrivaient à l'avance pour trouver une place assise.  Les larmes lui viennent aux yeux en pensant à toutes les fêtes de Noël heureuses qu'elle a vécues.  Maintenant Noël est pour elle synonyme de solitude. Le curé l'a bien invitée au petit réveillon que la paroisse organise après la messe de minuit avec vin ou chocolat chauds, pain d'épice, cougnou et bûches de crème au beurre.  Claire hésite, elle n'a pas envie de se retrouver avec tous les exclus de la ville.  Elle n'a pas trop envie non plus de se retrouver seule dans son petit appartement.  Sa vue se brouille et elle se pique en manipulant ses branches de houx.

De son côté, Hélène se demande ce qui tracasse Claire qui n'est pas dans son assiette. Elle ne lui donne pas les indications de montage du petit ton à la fois autoritaire et hautain dont elle est coutumière. Et la voilà qui vient de se blesser avec le houx, ses doigts saignent. 

- Il y a une boîte à pharmacie dans la sacristie, je vais aller la chercher pour vous faire un pansement, propose-t-elle à Claire en s'attendant à être rabrouée. Mais cette dernière la remercie. Et encouragée par le ton inhabituel de Claire, Hélène se risque à lui demander pourquoi elle a l'air si triste et si désemparée.  Elle redoute une réponse du style : "c'est la période de Noël qui me rend triste, je déteste Noël"

Claire hésite. Elle craint la réaction d'Hélène si elle lui fait part de ce qui l'attriste vraiment. Mais elle a besoin de se confier.

- Vous allez sûrement trouver cela ridicule, mais je pleure la mort de mon chien. Et maintenant vous allez me dire que ce n'est qu'un animal, que je n'ai qu'à en prendre un autre. Mais Beau était un véritable ami. Vous ne pouvez pas deviner comme l'idée me fait mal de savoir qu'il ne sera pas là pour m'accueillir quand je rentrerai ce soir et qu'il ne me réveillera pas demain matin.  En plus, il est le dernier être avec qui je vivais qui avait connu mon mari .

- Mais je vous comprends très bien, déclare Hélène à la grande surprise de Claire, vous n'êtes pas du tout ridicule. J'ai été inconsolable lorsque mon chat est mort.  Des voisins m'ont offert un chaton, mais ça ne remplace pas celui que j'ai perdu.  Je serais à nouveau très déprimée si ce deuxième chat venait à décéder. C'est tellement triste de perdre un être cher à la veille de Noël !

Claire ne s'attendait pas du tout à cette réaction. Encore moins à ce qu'Hélène la prenne dans ses bras. Cette bigote sait donc faire preuve d'humanité ? Elle regrette d'avoir été désagréable. Elle remercie Hélène pour sa compassion.

Les deux femmes poursuivent leur travail de décoration et elles s'embrassent encore une fois sur le parvis de l'église après en avoir fermé la porte.  Hélène propose à nouveau un covoiturage à Claire. Mais cette dernière décline l'offre tout en proposant de faire un tour dans le village de Noël. Hélène accepte et les deux femmes vont se perdre dans la foule.  Lorsque le curé les aperçoit en pleine conversation avec un gobelet fumant dans une main et une gaufre dans l'autre, il écarquille les yeux ! " C'est un miracle de Noël "ne peut-il s'empêcher de penser. Il aimerait bien savoir de quoi ces deux femmes peuvent bien parler avec leurs mines attendries. Mais le curé choisit la discrétion et comme elles n'ont pas l'air de s'apercevoir qu'il les a vues, il s'éloigne au milieu des gens qui flânent  entre les petits chalets au toit ouaté de neige artificielle dans les parfums de friture et les airs traditionnels de Noël joués par une fanfare locale sous le scintillement des  guirlandes d'étoiles et de faux cristaux de neige. Un marché de Noël comme il  s'en fait des centaines de par le pays. Le curé préfère d'ailleurs l'appellation village de Noel à celle de marché.  Il n'aime pas la mascarade commerciale qu'est devenue cette fête de la Nativité. "Mais voyons le positif, cela donne l'occasion aux gens de se rencontrer, et aux petits artisans d'améliorer leur chiffre d'affaires" se dit-il. Le curé continue donc sa petite promenade saluant au passage les membres de sa paroisse avec qui il prend le temps de partager un bol de chocolat chaud tout en mangeant un churro.  En quittant les lieux, il aperçoit de loin Claire et Hélène devisant avec une créatrice de bijoux en verre filé. Mais il hâte le pas, il doit se rendre dans la paroisse voisine pour le premier office de la soirée avant de revenir ici pour la messe de minuit.

Claire et Hélène de leurs côtés se sentent un peu fatiguées et comme il se fait tard, Claire accepte de monter dans la voiture d'Hélène à la condition que celle-ci viennent passer chez elle les heures qui précèdent la messe de minuit. 

 

Je me suis endormi dans l'étrange armoire et je me suis réveillé tout transi de froid. L'église est silencieuse, les deux dames sont parties.  Il est temps que je parte aussi, j'ai faim et soif.  Mais une vilaine surprise m'attend lorsque j'arrive devant la porte : elle est fermée ! Me voilà enfermé à double tour.  Je pourrais crier, mais alors je serais obligé de retourner dans un centre d'accueil et je n'y tiens pas du tout. La seule solution est d'attendre que quelqu'un vienne ouvrir.  Pour me réchauffer, je cours dans les allées de l'église.  Lorsque j'aperçois un abri de planches en plein milieu du bâtiment. A l'intérieur j'aperçois des statues installées sur une bonne couche de paille. Voilà qui me convient bien, je rentre dans la cabane, et je m'installe sous la paille derrière une statue qui représente une vache ou un boeuf. C'est comme un nid bien chaud et je vais poursuivre mon somme. 

 

Les cloches ont sonné les douze coups de minuit. La messe a commencé, les cantiques s'envolent sous la voûte. Hélène chante à tue-tête tandis que Claire se contente de les fredonner. Des enfants s'avancent vers la crèche portant le santon de l'Enfant Jésus dans les bras pour le déposer sur la paille entre Marie et Joseph sous le museau de l'âne et du boeuf.  Mais la petite fille à qui est échue cette tâche s'écrie soudain : "La paille a bougé, le boeuf est vivant, le boeuf est vivant"  Elle répète cette phrase qui semble absurde, la chorale s'arrête de chanter, le curé quitte l'autel intrigué. Claire et Hélène s'approchent avec les autres fidèles. Et effectivement, elles voient la paille s'envoler, le boeuf et Joseph sont renversés.

- Oh mon Dieu ! Un chien dans la crèche ! Que fait-il là ? Et comme il est maigre... 

Sous les regards étonnés des fidèles, le petit chien s'approche de Claire qui s'est accroupie pour mieux regarder et lui lèche le visage.

- Mais c'est Dieu qui vous l'envoie pour remplacer Beau, s'exclame Hélène en direction de Claire. Le chien de mon amie est mort il y a quelques jours, ajoute-t-elle en direction de l'assemblée. 

Voilà une messe de minuit bien bousculée, le curé va  chercher de l'eau dans la sacristie tandis qu'un des choristes quitte l'église un moment pour revenir avec un morceau de boudin qu'il est allé chercher dans une des boutiques du village de Noël encore très fréquenté.  Une fois rassasié, l'épagneul se couche aux pieds de Claire. Le curé relève les santons, l'Enfant Jésus rit aux anges dans la crèche. La chorale peut recommencer à chanter et l'abbé poursuivre l'office. Et vu les circonstances, il improvise une nouvelle homélie inspirée par l'événement.  

Désormais quand Claire vient à l'église pour les décorations florales ou à la messe, elle est accompagnée par son épagneul qu'elle a appelé Kado. Et si par hasard d'aucuns s'étonnent de la présence d'un chien dans une église, le curé lui répond qu'il serait malvenu de refuser un cadeau du ciel dans la maison du Seigneur surtout lorsqu'il est arrivé à Noël !

 

 

 

 

 

 

 

 

 



28/11/2022
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